samedi 3 novembre 2018

Guerres inexpiables, non encore expiées



 


 
Guerres inexpiables, non encore expiées



Là-bas,
Des hommes, des femmes, des enfants,
Certains assis, d’autres debout,
Beaucoup en larmes,
Ils auraient voulu souffler un peu,
Respirer,
Mais l’air a disparu,
Confisqué par les mots,
Les symboles,
Les rites,
La violence
De ces hommes creux,
Sans yeux,
Sans oreilles,
Niant le vide à coups de crosses et patrouillant
Dans les coulisses
De leur sainte horreur de la vie ;


Ici,
Toi, ton corps, ta fatigue, ton dégoût,
Toi, aveuglé, humilié, insulté
Par l’éclat virtuel
De ces nouveaux anges aux dents blanches,
Aux habits bien coupés,
Aux cheveux bien coiffés,
Aux propos calibrés,
Toi, ne sachant que faire de toutes les images
Avec lesquelles
Ils font leur nid dans ta cervelle
Et diffusent
Jusque dans tes rêves les plus intimes
Les figures d’un monde modulable au gré
Des caprices du marché
Et des aléas
De la soumission humaine ;


Entre le mensonge enluminé de l’ici
Et le vacarme brut du là-bas où s’inventent
Aujourd’hui,
Toujours plus proches du Cocyte,
Les nouveaux cercles de l’enfer,
Tu ne sais que faire de ton
Oui,
De ce surcroît de force et de soif sans emploi,
De ce gouffre d’approbation, d’aimantation,
Qui ne doit rien aux fables ni aux désirs du jour,
Aussi
Lorgnes-tu du côté des glaces, des espaces gelés,
Des longs crépuscules,
De ces peuples qui vivent de vent, de neige,
Et savent par cœur
Ces langues fatales de l’invivable
Parsemées de fleurs qui n’existent pas ;


Comment se remet-on des vieilles fanfares
Qui attaquent encore
Et toujours
Le cœur et la tête ?
Comment s’éloigne-t-on,
À l’intérieur de soi,
Des anciens crimes et des nouveaux ?


Il n’y a pas d’« expiation »,
De lessive miracle,
De machine à laver les charniers, les ruines,
Pas de « pureté » retrouvée,
Juste le temps,
La distance,
L’oubli,
L’absurde et cyclique innocence de la chair,
Et puis
L’aide précieuse de la mort,
Mais les foules compactes avancent toujours,
Corps pressés, étouffés, écrasés, noyés,
Enveloppés dans la fausse candeur des commentaires,
Les arrière-pensées de la loi,
Les ruses de la compassion ;


Là-bas,
Il y a la boue, tant de boue,
Et du gris, tant de gris,
Celui qui veut survivre doit avoir
Un rayon de soleil planté dans le cœur,
Des bouts de ciel cachés dans ses valises,
Mais comment fera-t-il si
Même son nom semble trop lourd à emporter ?
Ne vaudrait-il pas mieux au fond
N’être personne
Plutôt que de confier
Le soin aux barbelés
De dire
« Qui » ?
De dire
Qui est l’un et qui est l’autre,
Qui est dedans, qui est dehors,
Qui est humain, qui ne l’est pas ?


Ici,
Tu pourrais te croire seul
Mais ne l’es pas,
Tu ne peux parler sans que parlent
Dans tes paroles mêmes
Ces voix couvertes par le silence
De ce trou de pensée où bascule
Le corps de ceux
Dont le nom n’a jamais figuré
Sur la liste agréée des vivants :
Si tu devais être seul
Ici,
Ce ne pourrait l’être
Que de leur solitude à eux, cette façon
De mastiquer sans fin
Le rien qui leur fut dévolu,
Le rien de disparaître sans laisser
De nom,
D’adresse,
De qualité,
D’histoire,
De trace,
Le rien de plonger comme des grenouilles
Dans le vieil étang empoisonné,
Sans même un plouf ni une ride
Sur l’eau ;


Il n’y a pas d’expiation, de consolation,
Juste le devoir, la prudence, le réflexe vital
D’ausculter sans fin les bords, les abords
De ce trou
Où la conscience s’est défaite,
Où l’on peut soudain
Halluciner,
Rêver tout éveillé,
Imaginer posséder
La maîtrise
D’un esprit, d’un corps, d’une langue,
Croire venir à bout
De leurs infinis respectifs et mutuels,
Et confondre par là
Le même de l’un
Avec
Le même de l’autre ;


Non,
Il n’y a
Ni expiation, ni consolation, ni prévention,
Juste cette vigie,
Cette veille sans fin,
Cette attention de tous les instants,
Car,
Dans ce trou,
Le réel catalyse sans répit
L’énergie colossale de tous les désirs qui n’ont
Pas encore de visage
Comme celle des ardeurs qui n’en auront
Jamais,
Transformant le moindre de nos actes,
Le moindre de nos mots
En prélude possible
Soit
À quelque ordinaire saccage
De la fragile trame humaine
Soit 
À quelque intuition inédite et salutaire
De son improbable maillage…

(Poème extrait d’un recueil non encore publié, écrit en 2018 et intitulé : Coups de marteau en forme de ciel, sorte d’hommage à Antonin Artaud. Le titre du poème est une citation d’Artaud)

haut de page :  tableau "Guernica" - Picasso - 1937

samedi 27 octobre 2018

Dire, le plaisir de la forêt


Dire, le plaisir de la forêt,
Identifier, les actes dans lesquels il se donne,
Déchiffrer, l’écho par lequel il s’élargit, s’approfondit,
Cerner, cette absence de centre qui est son moteur,
Mesurer, à quel point il ne tient qu’à ces jeux légers
Par lesquels chaque chose se révèle et se dérobe
À toutes les autres ;


La feuille n’oublie rien des racines,
Les racines n’oublient rien du tronc,
Le tronc n’oublie rien du ciel vers lequel il se dresse,
Le ciel n’oublie rien du regard dans lequel il plonge,
Ils partagent, en toi, même nuit, même vertige,
Même fond vivant où se lèvent et meurent
Les soleils et les dieux ;


Tu t’affaires sous la feuillée de ton « laboratoire »,
Impatient de trouver « la formule » et les modalités
De la plus claire et probante « vision »,
L’équation optique de ce « point x » où s’équivalent
L’endroit et l’envers de ces bois,
Le dedans et le dehors de ta prière,
La demeure et l’errance de ce corps livré au vent…

Christian Monginot
 
Poème extrait d’un livre en chantier, Révélation photographique du royaume (en 7x7 instantanés), écrit en écho à la vie et aux œuvres
de Jean Ruysbroeck, mystique flamand des 13ème, 14ème siècles. La forêt, souvent évoquée, est la forêt de Soignes, à quelques 
kilomètres de Bruxelles, où il se retira.


forêt de Soignes - le Rouge Cloître

La poésie contre le poème?


La poésie contre le poème ?

Petit plaidoyer intempestif en faveur du poème

Christian Monginot


            Longtemps, on a identifié la poésie au poème, mais aujourd’hui, on pourrait croire que les choses se sont inversées et que la poésie est partout sauf dans le poème. On évoque la poésie d’un film, d’un roman, d’un lieu, d’un moment, beaucoup plus rarement celle du poème, ce poème accusé des torts les plus contradictoires, depuis l’hermétisme jusqu’à la mièvrerie, mais surtout qu’on ne lit plus. Le poème serait-il devenu entretemps un lieu infréquentable, un objet obsolète, un rite naïf et un peu ridicule répondant à des superstitions qui n’ont plus cours ? Le poème aurait-il perdu son lien privilégié, organique avec la poésie, serait-il même devenu un obstacle au déploiement de celle-ci ?

            Il est vrai qu’entre le dix-huitième siècle et le vingtième le poème s’est lui-même, peu à peu, délesté de presque tous les caractères propres qui permettaient jusque-là de l’identifier : rime, mètre, figures, formes, lexique balisé. Il n’est pas jusqu’à la fameuse découverte de Monsieur Jourdain concernant le partage de la prose et du vers qui n’ait été bousculée, car existe-t-il encore une différence entre vers et prose lorsque le vers se veut libre et que prospère le poème en prose ?

            Ne convient-il pas, alors, de ne distinguer que des « genres littéraires » et de mettre à part, comme entre parenthèse, une poésie qui ne serait qu’une fonction poétique partagée de façon égale et identique par les différents « genres » ? Auquel cas, oui, le poème perdrait son rapport privilégié avec la poésie et apparaîtrait tout simplement comme un genre parmi d’autres, mais, pour le dire franchement, pas le plus poétique ni le plus conforme à la sensibilité d’aujourd’hui. D’ailleurs, l’excès qu’il contient n’est-il pas le signe d’une exaltation suspecte, un peu désuète, seulement justifiée par la croyance en quelques vieilles lunes comme on ne sait quelle « voyance », quel « prophétisme », quelle relation proclamée « intime » à l’infini ?

            Petite remarque entre parenthèses : lorsqu’on juge le roman, ce sont des romans particuliers qu’on critique ou qu’on loue, jamais ou rarement le genre lui-même, idem pour l’essai, le théâtre, comme pour les autres domaines de la littérature ou de l’art. N’est-il pas paradoxal que ce soit justement le poème, dont l’expérience ne cesse de déborder et de brouiller les genres, que l’on juge, philosophiquement, esthétiquement, statistiquement, en tant que genre, c'est-à-dire dans son droit même à l’existence ? Ce brouillage ne serait-il pas, depuis toujours, ce qui conduit les détracteurs du poème à vouloir le réduire précisément à un genre pour mieux en faire le procès et en éliminer le risque ? Souvenons-nous, ici, de Platon et du reproche qu’il faisait au poète d’être « un homme multiple » et de ce fait dangereux pour le bon ordre unidimensionnel de la cité.

            Alors, nous-mêmes, qui aurions comme chacun tant de « bonnes raisons » de souscrire à l’esprit du temps, qui est prose prosaïque, novlangue, refus de toute transcendance, pragmatisme comptable, rationalisme hédoniste et cynique, quelle « mauvaise raison » inavouable avons-nous de « recourir » encore « au poème » ? Dans le laboratoire surchauffé dudit poème, suant devant notre athanor, serions-nous donc les derniers alchimistes égarés dans la grande époque des sciences, de la technique, de la communication et du libre marché planétaires ? Bientôt, organe par organe, gène par gène, nous serons en mesure de corriger et recomposer l’homme au mieux de nos préférences de consommateurs avisés et de nos intérêts bien compris, et voilà que certains d’entre nous traînent les pieds, s’attardent, perdent leur temps et leur argent à mettre au point ces petites machines dérisoires, obsolètes et invendables que sont les poèmes ! Le vieux Platon n’avait-il pas conseillé déjà en son temps, au nom d’une République idéale, de chasser le poète de la cité, non sans l’avoir d’abord, bien sûr, souci d’image et de communication oblige, couronné et enguirlandé de rubans et de fleurettes ? Mais qu’on se rassure, les choses avancent !

            Toutefois, à ceux-là qui ne voient désormais dans le poème qu’un retard improductif pris sur la prose du monde, une survivance superstitieuse d’un passé révolu, je voudrais dire ceci : nous qui le voyons et le pratiquons, au contraire, comme une forme de résistance intime et tenace à la folie prosaïque du monde, comme un mode d’exploration et d’incarnation discret et lucide d’un réel toujours rebelle à la raison, comme une façon de déconstruire et de vivre à l’endroit la fable inversée d’une vie fausse secrétée par l’erreur constitutive de l’humain (que certains manipulent, d’ailleurs, au profit de leurs propres illusions et jouissances particulières), nous qui le voyons et le pratiquons comme un « recours », non pas magique mais ultime, nous faisons « corps » avec nos « mauvaises raisons » comme jamais vous ne le ferez avec vos « bonnes raisons ».

            Voici, par exemple, une de ces « mauvaises raisons » qui nous tiennent au corps : le poème, quoi qu’on dise, n’est pas un « retard » mais un « écart », il est un pas de côté, une façon de ne pas obtempérer aux lois implicites de ce monde à l’envers, de ce monde où l’ego croit à sa propre réalité et à celle de ses objets, s’imaginant cause ultime de ses actes et de ses désirs vers eux, ce qui, soit dit en passant, ne lui laisse d’autres perspectives que cette rivalité, ce ressentiment et cette violence qui font l’ordinaire de nos journaux télévisés. Le poème est, en effet, le lieu où se manifeste une urgence, celle de ne pas céder à la fausse urgence du monde tel qu’il est, de résister à la voix haletante des commentateurs attitrés qui nous suggèrent qu’il serait salutaire d’accélérer encore le rythme de notre train planétaire menacé de déraillement, sans tenir compte de ceux qu’il écrase sur son passage ni du monde dont il compromet la survie.

            Une seconde « mauvaise raison » ? Dans ces temps où l’on prétend comprendre l’homme et le monde en alignant des chiffres, le poème est un lieu d’écoute privilégié où nous vient le silence inverse et éloquent qui donne l’exacte mesure de notre parole : celui de l’impossible, du réel même de cette maison d’échos où logent nos dérives les plus intimes, les plus singulières. En lui, l’écoute est sans cesse relancée : par la brisure d’une phrase, par l’alliance ou le heurt de deux mots, par une assonance ou une dissonance, par la matière imprévisible mais impérieuse du sens, par ses victoires en forme de déroutes. Comment ignorer qu’en lui la plus grande liberté formelle n’est que l’instrument d’une rigueur inédite qui se dévoile, figure après figure, à celui qui l’écrit comme à celui qui le lit ? Il y a là quelque chose d’une progression musicale et logique à la fois, je dirais presque « mathématique », parfaitement audible à travers tel poème particulier, tel ensemble de poèmes ou l’œuvre entière de tel poète digne de ce nom.

            Une troisième « raison » enfin, nullement la dernière, aussi « mauvaise » que les deux autres, aussi lancinante pourtant et prégnante pour nous, qui n’avons rien trouvé de mieux que le poème pour y faire coulisser la vérité de cette boucle poétique nouée en nous par le verbe : la logique binaire qui sert de support privilégié à notre mise en forme hâtive, pragmatique et virtuelle d’un monde de plus en plus complexe et surpeuplé ne peut qu’exclure l’homme réel de ses calculs. Cela ne serait pas si grave si nous ne conférions à cette logique les pouvoirs et les prérogatives de la pensée elle-même et la considérions seulement comme un instrument imparfait mis au service de celle-ci. Or, on assiste de plus en plus au renversement insidieux de cette hiérarchie et l’on voit l’instrument devenir la pensée même et réduire les chances d’expression de l’homme réel aux seuls symptômes d’un malaise généralisé, quand ce n’est pas aux gémissements des victimes.

Notre conviction de poètes c’est qu’il a toujours existé, dans la confusion ordinaire du parlant, un lieu où la parole, s’ouvrant plus attentivement et audacieusement à ses propres combats, à ses propres défaites et à ses renaissances, devient le nimbe musical du réel qui la troue et donc l’espace improbable offert à l’homme réel qui l’incarne dans le silence de son corps, et que ce lieu n’est autre que le poème.                        

(Projet d’article non publié, 2018)

CM

26/10/2018

J’ai revu hier soir Dernières nouvelles du cosmos, ce beau film témoignage de Julie Bertucelli faisant le portrait d’Hélène, alias Babouillec, jeune femme autiste enfermée dans son silence, qui, soutenue, écoutée, aimée, sollicitée par une mère disponible, sensible et d’une grande intelligence, s’est mise un jour à exprimer avec des lettres de carton l’étrange et riche relation au monde de sa bulle de solitude. Devant nos yeux incrédules, les phrases se forment lettre après lettre, mais de toute évidence elles enjambent d’emblée les propositions simples de la communication ordinaire pour manifester un degré d’élaboration poétique surprenant. Le plus frappant, sans doute, c’est que cette jeune femme autiste nous éveille à certains replis cachés de notre propre monde intérieur, éclairant brusquement cette part de nous-mêmes qui demeure depuis l’origine enfermée en nous et réduite au silence. À travers ce que ses formules poétiques nous livrent de son expérience, nous mesurons à quel point nous sommes, nous aussi, prisonniers de nous-mêmes, d’autant plus prisonniers que notre bavardage permet d’oublier cette réclusion. Sans vouloir sous-estimer la part de singularité d’Hélène, je me dis qu’il est probablement significatif de ce genre de bond soudain du silence à la parole qu’il prenne spontanément forme poétique. La poésie, avec sa façon de bousculer les formes instituées par la grammaire et le lexique de l’existence, avec son obstination à déjouer les pièges du semblable, avec son refus de la répétition, de l’inerte, de la parole vide, n’est-elle pas le meilleur moyen de donner espace et voix au prisonnier que nous portons en nous, de rendre visible et audible son aspiration à être accueilli dans toute l’étendue, la richesse et l’incongruité de son royaume de solitude ? L’homme réel, qui est ce prisonnier en nous, peut-il communiquer quoi que ce soit de lui hors de cet accident vital du langage commun que représente la poésie ?

https://www.letemps.ch/culture/babouillec-poetesse-emmuree-ellememe


CM